Unité, vous avez dit unité ?

vendredi 14 mai 2004
par  Sud éducation 66

1) Mars : le défilé des luttes dispersées

Le 6 mars, le 9, le 11, le 13, le 17, le 19, le 20, les chômeurs et les femmes, la Recherche, l’Hôpital, les enseignants, les sans-papiers, les intermittents, les travailleurs sociaux… Chacun aura pu constater, en mars dernier, le foisonnement des mobilisations de collectifs, des manifestations et des grèves par secteurs. Ce foisonnement est en soi remarquable, qui montre une fois de plus la détermination à se battre pour sauvegarder « malgré tout » nos droits sociaux et nos libertés fondamentales.

Depuis 2002, le gouvernement n’a cessé de s’attaquer à l’emploi, aux acquis sociaux des salariés, au droit syndical, au droit d’expression, aux services publics et aux organismes qui assurent la solidarité dans ce pays. La précarité n’a fait qu’augmenter. Le code du travail, les systèmes de retraite, la sécurité sociale et l’Assistance maladie, les services publics, les hôpitaux, l’école…sont remis systématiquement en cause, livrés aux exigences du MEDEF et aux appétits des grands marchés financiers.

Mais face aux attaques anti-sociales et répressives, tous azimuts, du gouvernement SEILLIERE-CHIRAC-RAFFARIN II / RAFFARIN III, la succession des luttes isolées, sectorielles, voire catégorielles (aussi légitimes soient-elles), est-elle franchement une réponse adaptée ?

Qui peut comprendre que ces luttes au coup par coup, véritables îlots de Résistance (quasi-héroïques) des acteurs du mouvement social ne puissent trouver une convergence pourtant si évidente ?

Que sont devenues les mobilisations massives unitaires et les actions interprofessionnelles du printemps dernier ?

2) les stratégies au sommet : un silence assourdissant

Mars 2003- mars 2004 : dans l’Education nationale en tout cas, tout se passe comme si notre lutte n’avait pas eu lieu. L’intersyndicale « unitaire » nationale (FERC- CGT, FSU, SGEN-CFDT, UNSA éducation) aurait-elle définitivement enterré le cheval de bataille, alors que le démantèlement de l’ EN s’est accéléré durant toute cette période ?

Comment interpréter les longs mois de silence qui ont suivi l’échec de nos mobilisations : année « traditionnelle » de deuil, temps nécessaire à la digestion difficile des couleuvres, Congrès départementaux et nationaux obligent ?

Et puis, d’un coup, les grandes bureaucraties décrètent au sommet la journée unique du 12 mars ; grève « tombée d’en haut », mais surtout savamment placée « dans le paysage » (au fait, syndical ou politique ?) des échéances électorales toutes proches…

Certes, les résultats des Régionales constituent un rejet historique de la politique ultra-libérale menée depuis deux ans. Et il ne fait aucun doute que ce rejet est en grande partie la traduction des mobilisations sociales qui ont jalonné l’année 2003-2004, avec notamment notre lutte exemplaire dans l’EN.

Est-ce à dire que le mouvement syndical doive s’en remettre uniquement aux échéances politiques ?

Eu égard au mécontentement social, à l’exigence d’une autre orientation de la politique économique et sociale, les grandes organisations syndicales n’ont-elles pas une autre responsabilité à assumer ? Or QUELLE STRATEGIE CLAIRE proposent-elles pour contrer l’offensive gouvernementale et patronale ?

Et que penser à ce jour de leur mutisme, comme celui des partis « de gauche » leurs alliés avant et pendant la campagne électorale, sur la destruction du système de santé et de protection sociale ?

Sérieusement, comment croire qu’une telle épée de Damoclès, qui menace l’ensemble de la population (travailleurs et chômeurs, public et privé, ouvriers et employés, étudiants et salariés, jeunes et vieux, français et immigrés…) ne puisse fédérer les « Grands » du monde syndical ? De l’aveu même de Bernard Thibault, « Les syndicats restent dans l’incapacité de structurer une action collective efficace en direction du patronat et des pouvoirs publics.

LA DISPERSION ET LA SINGULARITE DE NOS INTERVENTIONS COMPTENT PLUS QUE L’EFFICACITE COLLECTIVE (?) C’est UN CONSTAT NAVRANT POUR LE SYNDICALISME FRANÇAIS (SIC !!!) » (INTERVIEW THIBAULT – LA TRIBUNE- 08/04)

Les grandes bureaucraties auraient-elles basculé dans la logique d’un syndicalisme d’accompagnement ?

3) Les stratégies locales : la dialectique du DIRE et du FAIRE

Dans notre département, les bureaucraties des syndicats majoritaires ont un comportement amnésique similaire à celui de leur haute hiérarchie.

AURAIENT-ELLES TOUT OUBLIE DE NOS REVENDICATIONS DU PRINTEMPS DERNIER ?

Le refus de la décentralisation avait en effet conduit tous les personnels de l’Education nationale du département à s’unir dans une mobilisation inter-catégorielle. Toutes nos revendications ont clairement mis en avant la nécessité de sortir des clivages inter-catégoriels, souvent intrinsèquement liés à des pratiques syndicales trop corporatistes.

C’est que les personnels étaient bien conscients que le transfert aux régions ne s’arrêterait pas aux seuls personnels concernés, mais avait au contraire vocation à s’étendre avec, à plus ou moins long terme, la privatisation des missions correspondantes. (CF rubrique « Documents » : article « Décentralisation et transfert des personnels aux régions : les fédérations syndicales de l’Education nationale ont-elles abandonné la lutte ? »)

Ces personnels ont largement prouvé que le « tous ensemble » était possible. Ils l’ont construit « à la base », à travers les structures de Coordination Départementale 66 puis de Comité de Grève de l’Education Nationale 66. N’oublions pas que ces formes auto-organisées de lutte ont été chez nous les seules à même à réussir le dépassement des intérêts corporatistes, à rassembler, à construire l’unité inter-catégorielle.

Dès le mois de mars 2003, les personnels ont aussi clairement exprimé leur volonté de rompre avec la pratique des grèves de 24H, pratique trop convenue, journée unique, encore une fois corporatiste, de comptage des forces largement dépassée face aux enjeux.

La Coordination Départementale 66 et son « appel à la grève reconductible », ne l’oublions pas non plus, sont nés de l’attentisme et du refus des syndicats majoritaires départementaux d’impulser la reconductible, n’ayant pas reçu l’ordre de leur direction nationale.

En ce printemps 2004, les bureaucraties départementales feignent de reprendre l’initiative. On DIT qu’aucune mobilisation ne se décrète en appuyant sur un bouton. On DIT qu’il faut fédérer toutes les actions. On DIT qu’on prend toutes ses responsabilités, avec tous ceux qui le souhaitent, et SANS EXCLUSIVE (sic ?).

Pourtant concrètement, dans les FAITS, que se passe-t-il au juste ?

Rien jusqu’au début du mois de mars, où l’on simule une « concertation » de l’intersyndicale 66 en préparation à la grève du 12 mars.

Sud Education participe à la réunion et revendique un vrai cadre unitaire d’action :

  • texte d’appel intersyndical unitaire local, autre que l’appel national des confédérations jugé insuffisant, car vidé des contenus revendicatifs qui ont porté notre lutte dernière (décentralisation en particulier).
  • AG et manifestation unitaires (c’est le minimum lorsqu’on prétend vouloir construire l’unité !)

D’emblée, Sud Education se heurte au veto de la FSU et de l’UNSA Education qui imposent le texte national et refusent catégoriquement l’idée même d’une AG unitaire, craignant d’éventuels « débordements » (sic).

A Sud Education, nous ne savons pas ce que sont les « débordements ». Nos pratiques syndicales reposent sur des principes démocratiques aussi simples qu’essentiels : nous considérons que les débats menés en AG, et les décisions prises par les grévistes, appartiennent aux grévistes eux-mêmes.

Mais au juste que peuvent craindre les syndicats majoritaires pour refuser d’impulser localement les initiatives unitaires indispensables à la riposte ?

Auraient-ils peur de ne plus pouvoir « contrôler » une dynamique de lutte qui renforcerait le cadre unitaire et travaillerait sérieusement à l’unité interprofessionnelle ?

Paradoxalement, on nous DIT que l’unité ne se décrète pas, qu’elle se construit. (sic ?)
Alors pourquoi FAIRE table rase des acquis unitaires de notre lutte de 2003 ?

4) D’autres alternatives sont possibles !

Face à la casse sociale dont nous sommes toutes et tous victimes, et la chronique pourtant bien annoncée de la mort de tous nos droits, y compris syndicaux, il relève de la responsabilité des organisations syndicales de se donner d’autres perspectives d’actions que celles dictées par les stratégies hégémoniques et intempestives d’isolement, d’exclusive.

Dans d’autres départements, cela a été bien compris, et les actions interprofessionnelles du mois de mars en Auvergne, dans le 31, dans le 44, dans le 64, dans le 07 sont à ce titre de véritables exemples. Consultez sur ce site la rubrique « Documents », et lisez les textes d’appels intersyndicaux unitaires de ces départements. Ils montrent CE QUE L’ON PEUT FAIRE, quand les militantes et militants ne se trompent pas d’adversaires, et mettent leurs organisations syndicales au service d’un vrai cadre unitaire apte à mobiliser l’ensemble des acteurs du mouvement social.

De la même manière, dans de nombreuses villes, des initiatives se sont développées à la base pour défendre la Sécurité sociale et l’assurance maladie. Des collectifs départementaux se sont constitués, pour certains dès le mois de janvier, en préparation aux « Etats Généraux de la Santé et de l’assurance maladie » du 24 avril à Paris. Ils se sont engagés dans un travail d’explication sur les enjeux de fond et sur les alternatives possibles aux « solutions » libérales.

Certes le résultat des élections régionales aura eu pour effet immédiat l’abandon du recours aux ordonnances. Mais encore une fois chacun sait que Raffarin III appliquera ce que Raffarin II avait prévu. La contre-réforme du Gouvernement emprunte la même stratégie que celle adoptée pour les retraites : avancer prudemment en cette période, tout en maintenant un calendrier ministériel implacable jusqu’à cet été où seront prises les véritables décisions.

Bien conscient de l’urgence d’une contre-attaque, un collectif Défense de la Santé s’est récemment mis en place dans notre département. SUD Education y participe activement depuis le début.

Nous pensons que ce collectif doit s’élargir au plus vite à toutes les organisations syndicales, à toutes les associations et à tous les citoyens du département sincèrement soucieux d’AGIR.

Pour que les grandes décisions ne restent pas que des mots, chacun doit montrer sa bonne foi et sa détermination dans les actes !

Seul un nouveau rapport de force permettra de conserver et de développer cette conquête sociale majeure de la Libération.

Agnès Prédal et Françoise Torres