PREMIER DEGRÉ : LA SUPPRESSION DU JOURNAL DE CLASSE JULES FERRY, 1881

dimanche 11 mars 2007
par  Sud éducation 66

« Enfin et sur la demande presque unanime de MM. les Inspecteurs d’académie réunis récemment à Paris en conférence, j’ai décidé la suppression du journal de classe.

La tenue de ce journal avait sa raison d’être alors que, pour beaucoup d’instituteurs, la nécessité de préparer consciencieusement leur classe n’était ni clairement démontrée ni impérieusement sentie. Mais nous n’en sommes plus là aujourd’hui : cette vérité pédagogique qu’il n’est pas de bonne classe sans une bonne préparation est reconnue et proclamée par les maîtres eux-mêmes ; l’habitude de cette préparation journalière des leçons est heureusement entrée dans les mœurs scolaires.

On semblerait donc manifester à l’égard du corps enseignant une méfiance qu’il ne mérite pas, et on lui imposerait sans profit un surcroît fastidieux d’écritures en exigeant plus longtemps la constatation matérielle de ce travail préalable.

Les bons instituteurs n’en continueront pas moins de faire chaque jour eux-mêmes, avec le même soin, avant d’entrer en classe, le choix des textes, des exemples, des exercices qu’ils comptent donner, de lire d’avance les morceaux qu’ils devront expliquer, de rassembler les objets dont ils sauront besoin pour les leçons de choses, de régler enfin la marche de leur enseignement ; quant aux autres, ce ne serait pas en les obligeant à jeter à la hâte quelques lignes sur un registre pour simuler une préparation qu’ils n’auraient pas faite, qu’on parviendrait à améliorer leur enseignement. »

Ce texte est extrait d’une circulaire envoyée aux Recteurs par Jules Ferry, Président du Conseil et Ministre de l’Instruction Publique et des Beaux Arts, le 14 octobre 1881.

Scan du texte original, tiré du Tome XXIV du Bulletin Administratif du Ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts :
http://www.ecolebizu.org/Freinet/journalDeClasse/index.htm


Le cadavre dans le placard ou l’imposture : le journal de classe

Le dernier ministre à avoir légiféré sur le journal de classe ou cahier journal est Jules Ferry lui-même, afin de le supprimer par une loi. (le 14 octobre 1881). Cette suppression fait partie des lois organiques de 1886/87. Ces textes organiques sont toujours la référence actuelle. Le journal de classe est légalement supprimé. Sa tenue n’est plus obligatoire. C’est tellement évident qu’aucun texte officiel n’en parle. On peut donc s’interroger sur le fait qu’il soit encore demandé et qu’aucune information sur sa suppression n’ait été donnée. Cette décision fut prise après une large discussion préalable ; tous les Inspecteurs d’Académie de l’époque condamnèrent le journal de classe qui fut donc exécuté en plein jour. Il avait été auparavant imposé petit à petit par les inspecteurs de circonscriptions afin de mieux contrôler les instituteurs.

Silence sur la loi ou loi du silence ?

Jules Ferry a repensé le rôle des inspecteurs en libérant les instituteurs de la corvée de tenir un journal de classe et mise sur la confiance plus que sur le contrôle tatillon.

Pour contrer cette loi, point de textes officiels, point de débats, point de vote. La tactique fut plus administrative, le silence, des faux fuyants, la contrainte insidieuse et généralisée. Mais alors pourquoi ce silence (dont le silence syndical) ? Pourquoi laisser la quasi totalité des I.D.E.N faire du journal de classe un document inspectable alors qu’il n’est qu’un outil personnel et facultatif ?

Qu’au moins la loi soit rappelée par écrit !

Quels ont été les moteurs de cette réaction du silence aboutissant à l’oubli général ?

  • Les I.E.N. : ils se sont acharnés à faire revivre ce cahier journal moribond croyant exercer ainsi un meilleur contrôle. Les I.E.N., les plus attachés à l’inspection individuelle et à la note pédagogique, renforcent la solitude de l’enseignant face à ses difficultés.
  • Les instituteurs eux-mêmes : bien formatés, habitués à obéir à leur hiérarchie, sécurisés par cet outil (preuve tangible de leur « labeur »), subissant des pressions, n’osant pas exprimer publiquement leurs difficultés, ils ne se placent certes pas dans un cadre propre à la coopération, au travail en groupe, à la mise sur pieds de projets collectifs. De même qu’ils ont le plus grand mal à dire non à la hiérarchie, de même les projets d’école sont le plus souvent fictifs ou peu portés. Les inspecteurs le savent très bien et tout est pour le mieux dans le meilleur des systèmes.

Heureusement, tous ne sont pas atteints, le corps entier se secouera-t-il bientôt ?

  • Les syndicats : la raison principale du silence syndical est la peur d’être accusé de faire l’apologie du non-travail en s’opposant sur ce terrain, avec la crainte que l’administration, la presse, l’opinion publique, ne se retournent contre les instituteurs.

Mais il est aussi vrai que syndiquant ensemble inspecteurs et inspectés, ils ne se sont jamais vraiment attaqués au système hiérarchique.

Symptôme d’une relation archaïque ; que faire du cahier journal ?

Ce ne doit plus être une pièce demandée en inspection, tout comme les fiches ou les préparations. La préparation de la classe ne concerne que les praticiens.

Sa raison d’être est parfois défendue par son utilité en cas de remplacement. C’est faux, le plus souvent les remplaçants se basent sur des répartitions, des notes laissées par l’enseignant, les cahiers des enfants.

Le cahier journal, s’il existe, reste la propriété exclusive de l’enseignant qui n’a pas à laisser empiéter sur son organisation privée.

Il est du rôle des organisations syndicales de rappeler cette loi et de la faire respecter.

Cet article de SUD Education 71 se réfère au travail de recherche de Claude Guilhaumé, instituteur de la Sarthe.