LA « LETTRE AUX ÉDUCATEURS » DE SARKOZY : MORCEAUX CHOISIS...

mardi 11 septembre 2007
par  Sud éducation 66

Vous avez tous reçu la « Lettre aux éducateurs ». Mais vous êtes peut-être de ceux qui n’ont pas jugé bon ou utile de la lire. Voici de quoi pallier ce grave manquement au respect dû à notre cher président… Plutôt qu’une analyse générale (vous en trouverez de nombreuses sur Internet), nous vous proposons ici les commentaires de quelques passages représentatifs.

« Longtemps l’éducation a négligé la personnalité de l’enfant. (...) Par une sorte de réaction, depuis quelques décennies, c’est la personnalité de l’enfant qui a été mise au centre de l’éducation au lieu du savoir. (...) Il était important que tous soient mis en mesure de tirer le meilleur parti d’eux-mêmes, de développer leurs points forts, de corriger leurs faiblesses. Mais à trop valoriser la spontanéité, à trop avoir peur de contraindre la personnalité, à ne plus voir l’éducation qu’à travers le prisme de la psychologie, on est tombé dans un excès contraire. On ne s’est plus assez appliqué à transmettre. » (pp.4-5) Quand on s’adresse à des profs et non au MEDEF, on ne dit pas « depuis mai 68 », on dit « depuis quelques décennies »… Ce type de discours peut par ailleurs sembler trop général pour être dangereux. Il cache pourtant une tendance que les Conseillers d’Orientation Psychologues (la petite attaque contre la psychologie est à ce titre significative) connaissent bien et qu’ils combattent pour la plupart : celle qui consiste, dans le projet d’orientation des élèves, à prendre de moins en moins en compte les aspirations personnelles des élèves, et de plus en plus celles des entreprises, ou plutôt des patrons (voir les citations de la page 21).

« Récompenser le mérite, sanctionner la faute, cultiver l’admiration de ce qui est bien, de ce qui est juste, de ce qui est beau, de ce qui est grand, de ce qui est vrai, de ce qui est profond, et la détestation de ce qui est mal, de ce qui est injuste, de ce qui est laid, de ce qui est petit, de ce qui est mensonger, de ce qui est superficiel, de ce qui est médiocre, voilà comment l’éducateur rend service à l’enfant dont il a la charge et comment il lui exprime le mieux l’amour et le respect qu’il lui porte. » (p.10) Cultiver « l’admiration » de l’enfant pour ceci et sa « détestation » pour cela, lui exprimer son « amour » et son « respect » : de toute évidence, les sentiments ont plus de place que les raisonnements dans la conception sarkozyenne de l’éducation ! Vouloir que l’élève se contente, par exemple, d’admirer ce que ses professeurs (ou ses parents) lui disent être le bien, le juste, etc. (et nous avons échappé aux majuscules !), sans l’aider à se faire sa propre pensée à ce sujet, c’est au bout du compte vouloir de futurs “pseudo-citoyens” passifs, préparés à accepter ce que toute autorité (politique par exemple…) désignera comme les valeurs suprêmes. Cultivons l’étonnement et la réflexion plutôt que l’admiration et la détestation !

« Entre la conscience individuelle et la conscience universelle il y a, pour nous Français, la conscience nationale et la conscience européenne. » (p.14) L’école, dit également Sarkozy, doit précisément avoir pour objectif de faire des élèves des citoyens français et européens. Mais on ne sait que trop quelle est sa conception de la citoyenneté européenne, notamment lorsqu’il se propose de faire passer par la voie parlementaire, et non par un référendum dont il redoute le résultat, le « mini traité » sur la constitution européenne… Car Sarkozy et les députés savent mieux que les Français ce qui est bon pour eux. Voilà une parfaite illustration de la conception de l’éducation que nous venons de dénoncer !

« De tout temps la France a placé l’universalisme au cœur de sa pensée et de ses valeurs. De tout temps, la France s’est regardée comme l’héritière de toutes les cultures qui dans le monde ont apporté leur contribution à l’idée d’humanité. » (p.16) Lorsque notre président s’essaie à l’histoire, le chauvinisme est de mise… Passons sur l’idée absurde d’une France qui aurait existé « de tout temps » : on ne trouve plus cette formule que dans les mauvaises copies de philo au bac. Mais ce discours sur l’universalisme et l’humanisme est surtout la négation (ou la défense) de politiques pourtant peu glorieuses, et rien moins qu’universalistes, que cette même France a menées par le passé (celles de la période coloniale par exemple, comme on l’a vu lors du voyage du président en Afrique). Chirac, reviens !

« (…) si beaucoup d’[adolescents] n’arrivent plus à s’exprimer que par l’agressivité, par la brutalité, par la violence, c’est peut-être aussi parce qu’on ne les a pas initiés à la littérature, à la poésie, ni à aucune des formes d’art qui savent exprimer ce que l’homme a de plus émouvant, de plus pathétique, de plus tragique en lui. » (pp.18-19) Il fallait oser ! La solution aux problèmes de violence ne passe pas, comme les naïfs le croient, par la diminution de la misère et de l’exclusion (à moins que le « aussi » en dise plus long qu’il ne le semble), mais… par l’enseignement de la poésie ! On peut certes penser qu’il vaut mieux écrire un poème que brûler une voiture… Mais Sarkozy ne semble pas vouloir que les adolescents en question n’aient plus de raisons d’être violents, ce qui semble pourtant un objectif souhaitable : il veut juste qu’ils expriment leur violence en alexandrins. Ce serait tellement dommage d’être privé de ce qu’ils ont en eux d’« émouvant », de « pathétique », de « tragique » ! Voilà par ailleurs qui dispensera le gouvernement de toute politique sociale ou de la construction de logements sociaux, à Neuilly ou ailleurs…

« Il faut que nos enfants rencontrent des écrivains, des artistes, des chercheurs, des artisans, des ingénieurs, des entrepreneurs qui leur feront partager leur amour de la beauté, de la vérité, de la découverte, de la création. » (p.21) Petit jeu : associez un élément de la première liste (écrivains, artistes, chercheurs, artisans, ingénieurs, entrepreneurs) à un élément de la deuxième (beauté, vérité, découverte, création). Attention, il y a un intrus !

« Des liens doivent être tissés entre les institutions culturelles, les centres de recherche, le monde de l’édition, des entreprises et les écoles, les collèges, les lycées. » (p.21) Là encore, cherchez l’intrus… Notre président se garde bien d’en dire plus sur la nature des « liens » en question. Mais on ne la connaît que trop : l’école doit préparer les élèves au marché de l’emploi, c’est-à-dire répondre à la demande des entreprises. Pour s’en convaincre, voici une petite citation complémentaire, tirée du discours de Sarkozy au MEDEF le 30 août dernier : « L’enjeu de la réforme de l’Etat (…) c’est aussi plus de moyens disponibles pour l’éducation, pour la recherche, pour l’innovation. Si nous perdons la bataille de l’intelligence alors nous perdrons la guerre économique. Si nous perdons la bataille de l’intelligence nous perdrons tout. » Cela suffira-t-il pour clarifier sa conception de l’éducation ?

« Comprenez-moi bien, il ne s’agit pas dans mon esprit d’alourdir encore les horaires d’enseignement qui sont déjà trop lourds. Il ne s’agit pas d’ajouter encore des enseignements nouveaux à une liste déjà trop longue. » (p.23) Cette fois, plus d’hypocrisie ! En effet, nous le comprenons bien, et nous pouvons certes lui faire confiance pour ce qui est de la réduction des heures d’enseignement et donc (et surtout !) des postes d’enseignants (voir la citation des pages 29-30)… Reste à savoir quels sont les enseignements et donc les enseignants en « trop » !

« Cette refondation de notre éducation, elle ne pourra être accomplie qu’avec le concours de tous les éducateurs. La volonté politique ne peut suffire à elle seule. C’est pourquoi je m’adresse à vous.
Quand je dis “tous les éducateurs”, je veux dire que le but ne sera pas atteint seulement avec l’aide des professeurs ou seulement avec l’aide des parents. Ce ne peut-être que l’œuvre commune de tous les éducateurs travaillant ensemble.
Il faut pour que nous réussissions que chacun d’entre vous se fasse un devoir de travailler avec les autres. Entre le père, la mère, le professeur, le juge, le policier, l’éducateur social, et tous ceux qui sont en contact avec l’enfant dans le milieu sportif, culturel, associatif, l’intérêt de l’enfant doit l’emporter sur toutes autres considérations. La confiance, la coopération, l’échange, l’esprit de responsabilité doit régner. Chacun doit passer par-dessus ses préventions ou ses a priori pour remplir son devoir qui est de préparer l’enfant à devenir adulte. » (pp.25-26) Vous l’ignoriez ? Sarkozy vous l’apprend : le juge et le policier sont des éducateurs ; la preuve est irréfutable : ils se situent dans la liste entre le professeur et l’éducateur social… Mais est-il permis de s’interroger sur la nature de la « coopération » qui nous est demandée avec, exemple au hasard, les policiers ? Les précédents ne manquent malheureusement pas, qui ne nous aideront pas à passer par-dessus nos « préventions » et nos « a priori » (qui sont d’ailleurs plutôt des « a posteriori ») : ainsi de la tristement célèbre « base-élèves », base de données informatique que les directeurs d’école sont censés renseigner, et qui contient par exemple des informations sur les élèves sans-papiers susceptibles d’intéresser la police… Voilà qui préparera l’enfant « à devenir adulte », en effet !
« L’intérêt de l’enfant doit l’emporter sur toutes autres considérations », dit Sarkozy. L’intérêt de l’enfant ne serait-il pas simplement que son éducation puisse se faire sans nécessiter la coopération de qui que ce soit avec la police ? Certes cela exige, là encore, une véritable politique sociale…

« (…) pour les bons élèves issus des familles les plus modestes qui ne peuvent pas offrir à leurs enfants un cadre propice à l’étude, des internats d’excellence seront créés. » (pp.26-27) Avec Sarkozy, pour les pauvres, c’est d’abord les bonnes notes, ensuite les aides, alors que le plus élémentaire bon sens indique que l’inverse serait autrement plus productif… de bonnes notes ! Ça se confirme : la Droite n’aime « l’égalité des chances » qu’a posteriori, c’est-à-dire une fois que l’élève pauvre mais travailleur aura dépassé, tout seul et sans aide, les inégalités dont il est victime. On ne va quand même pas dépenser de l’argent pour les pauvres sans savoir s’ils vont bien travailler à l’école !

« J’ai bien conscience que votre statut social, votre pouvoir d’achat, se sont dégradés au fur et à mesure que votre tâche devenait plus lourde, vos conditions de travail plus éprouvantes. La Nation vous doit une reconnaissance plus grande, de meilleures perspectives de carrière, un meilleur niveau de vie, de meilleures conditions de travail. » (pp.27-28) Lisez et relisez bien ce passage : y voyez-vous un « si » quelconque, ou la moindre condition ? Non, il n’y en a pas. Mais il ne faut pas attendre longtemps pour que la pensée du président soit subtilement nuancée : « Dans l’école de demain vous serez mieux rémunérés, mieux considérés et à rebours de l’égalitarisme qui a trop longtemps prévalu, vous gagnerez plus, vous progresserez plus rapidement si vous choisissez de travailler et de vous investir davantage. » (p.28). Résumons : La Nation nous doit, entre autre, un meilleur niveau de vie, mais… seulement si nous travaillons plus ! Autrement dit, les heures sup’ seront payées ! Nous ne sommes pas (encore ?) contraints au bénévolat ! Alors, heureux ? Elle n’est pas gentille, la Nation ?

« Les établissements dans lesquels vous enseignerez auront une plus grande autonomie dans le choix de leur projet, de leur organisation. L’évaluation sera partout la règle et les moyens seront répartis en fonction des résultats et des difficultés que rencontrent les élèves. » (p.28) D’abord on évalue, ensuite on répartit les moyens. Or prendre en compte les résultats scolaires et même les difficultés des élèves avant d’aider davantage les établissements accueillant les élèves issus des familles les plus défavorisées est évidemment absurde, et les résultats connus d’avance ! Comme pour les aides aux élèves de famille modeste, c’est avant l’évaluation qu’il faut donner les moyens, pas après !
Quant à l’affirmation « L’évaluation sera partout la règle », comprenez : évaluation des établissements… et des enseignants ! Collègues carriéristes, ne mutez plus en ZEP !

« Dans l’école que j’appelle de mes vœux où la priorité sera accordée à la qualité sur la quantité, où il y aura moins d’heures de cours, où les moyens seront mieux employés parce que l’autonomie permettra de les gérer davantage selon les besoins, les enseignants, les professeurs seront moins nombreux. Mais ce sera la conséquence de la réforme de l’école et non le but de celle-ci. » (pp.29-30). Seuls les naïfs peuvent apparemment espérer concilier qualité et quantité… Ce discours creux (du niveau de la tête bien faite qui vaut mieux que la tête bien pleine, comme s’il fallait les opposer) n’est évidemment qu’un prétexte pour justifier les suppressions de postes présentes et à venir. Car la qualité a un avantage décisif sur la quantité : elle coûte moins cher !
Mais dans le détail, quel sera le rapport entre la baisse des heures de cours et les suppressions de postes ? Trois possibilités :

  • La baisse des heures de cours compensera les suppressions de postes. Ce n’est déjà pas réjouissant en soi, et nos « conditions de travail » ne s’amélioreront pas.
  • La baisse des heures de cours ne compensera pas les suppressions de postes. Si cette hypothèse est souhaitable en termes de postes, elle est inquiétante en ce qui concerne les conditions de travail (effectifs des classes et / ou heures supplémentaires).
  • La baisse des heures de cours ira au-delà des suppressions de postes. Cela signifierait certes une amélioration de nos conditions de travail, mais également un inquiétant appauvrissement des enseignements.

En définitive, si l’on excepte les passages lyriques vides de sens et ceux où Sarkozy enfonce les portes ouvertes, voire nous caresse dans le sens du poil, nous avons bien avec cette « Lettre aux éducateurs » la confirmation, si besoin était, de l’annonce d’une politique éducative néolibérale : adaptation de l’école et notamment des élèves aux besoins du patronat (tant sur le plan de la formation que sur le plan idéologique), « culture d’entreprise » dans l’école elle-même, économies budgétaires drastiques au nom du « qualitatif », « méritocratie » basée, comme toujours, sur les élèves de familles modestes qui réussissent (les seuls qu’il faille aider) et un soupçon de sécuritarisme pour pimenter le tout…

Marc Anglaret