Évaluation et rémunération des enseignant·e·s : un nouveau projet inacceptable

vendredi 16 septembre 2016
par  Sud éducation 66

Marc Anglaret

Un projet de réforme de l’évaluation et de la rémunération des enseignant·e·s est connu des organisations syndicales depuis le mois de juillet dernier. Avant d’entrer dans les détails de ce projet, deux remarques s’imposent :

  • il ne s’agit bien pour l’instant que d’un projet, qui sera peut-être amendé et précisé quand vous lirez ces lignes (certains aspects sont pour l’instant très flous). Il n’en est pas moins révélateur de la manière dont les enseignants du premier et du second degrés sont considérés par le ministère de l’Éducation nationale ;
  • ce projet est la déclinaison dans l’éducation du PPCR, le protocole sur les Parcours Professionnels, les Carrières et les Rémunérations, signé par la FSU, la CFDT, l’UNSA, la CFTC, la CGC, la FAFPT, et auquel s’étaient opposés la CGT, FO et SUD-Solidaires. Bien que les organisations signataires représentent moins de 50 % des personnels, le gouvernement a décidé d’appliquer ce protocole, en totale contradiction avec les engagements pris. L’État, a-t-on dit alors, a été contraint par les organisations non-signataires à prendre ses responsabilités… Ce fut une nouvelle occasion de voir quelle considération ce gouvernement porte aux organisations syndicales et au soi-disant «  dialogue social  » : quand les syndicats sont d’accord, la réforme passe. S’ils ne sont pas d’accord… elle passe quand même.

Rappelons également que SUD éducation est totalement opposé à l’évaluation des enseignant·e·s telle qu’elle existe actuellement : dans le premier degré, elle consiste en une note sur 20 attribuée par l’IEN. Dans le second degré, elle est la somme d’une note pédagogique sur 60 attribuée par l’IPR et d’une note administrative sur 40 attribuée par le chef d’établissement. Ces évaluations sont arbitraires (les critères sont flous voire opaques, quand ils ne sont pas ridicules, comme le «  rayonnement  » dans le secondaire), infantilisantes (elles placent l’enseignant·e en situation d’élève perpétuel), inégalitaires (certain·e·s enseignant·e·s ne sont pas inspecté·e·s pendant 15 voire 20 ans et voient ainsi leur progression de salaire scandaleusement ralentie), presque toujours inefficaces (combien d’entre nous peuvent sérieusement prétendre que les entretiens avec leurs inspecteurs les a fait progresser pédagogiquement ?), et surtout injustes (un·e enseignant·e réellement en difficulté sera sanctionné·e financièrement par une progression de carrière retardée sans être, la plupart du temps, soutenu·e et accompagné·e).
Mais comme on pouvait s’y attendre, le projet de réforme de l’évaluation des enseignants ne va pas faire disparaître la plupart de ces défauts, bien au contraire.

Sans surprise, une évaluation des enseignants… par compétences !
La principale modification portée par ce projet consiste dans le fait que les enseignant·e·s seraient désormais évalué·e·s comme les élèves : par compétences. Il est prévu que ces compétences soient les mêmes pour le premier et le second degré. Dans le premier degré, l’IEN reste seul évaluateur. Dans le second degré, certaines compétences de l’enseignant·e seront évaluées par l’Inspecteur Pédagogique Régional, d’autres par le chef d’établissement, et la dernière conjointement par ces deux personnes :

Compétences Premier degré Second degré
1. Maîtriser les savoirs disciplinaires et leur didactique Toutes les compétences sont évaluées par l’IEN Les compétences 1 à 5 sont évaluées par l’Inspecteur Pédagogique Régional.
2. Adapter sa communication en fonction de son auditoire
3. Construire, mettre en œuvre et animer des situations d’enseignement et d’apprentissage prenant en compte la diversité des élèves
4. Organiser et assurer un mode de fonctionnement du groupe favorisant l’apprentissage et la socialisation des élèves
5. Évaluer les progrès et les acquisitions des élèves
6. Coopérer au sein d’une équipe Les compétences 6 à 8 sont évaluées par le chef d’établissement (principal dans les collèges, proviseur dans les lycées).
7. Contribuer à l’action de la communauté éducative
8. Agir en éducateur responsable et selon des principes éthiques
9. S’engager dans une démarche individuelle et collective de développement professionnel La compétence 9 est évaluée conjointement par l’IPR et le chef d’établissement.

Chaque compétence serait évaluée séparément et reçoit l’une des quatre appréciations suivantes : «  à améliorer  », «  bon  », «  très bon  », «  excellent  ». Ce sont également les quatre niveaux possibles «  l’appréciation finale de l’autorité académique  » (sic). Mais le projet précise que «  l’appréciation finale “excellent” ne peut excéder 30 % des effectifs d’enseignants  ». Eh oui, chers collègues : peu d’entre nous sont excellent·e·s !

Une logique managériale
Les compétences 6, 7 et 8 (évaluées par le chef d’établissement dans le secondaire) confirment la logique managériale de plus en plus prégnante dans l’Éducation nationale. «  Coopérer au sein d’une équipe  », la plupart des enseignant·e·s ne demandent pas mieux. Encore faudrait-il leur dégager du temps pour cela en réduisant le temps devant les élèves, et ne pas les surcharger de réunions à l’utilité parfois douteuse. La compétence «  Contribuer à l’action de la communauté éducative  » est suffisamment vague pour qu’un chef d’établissement puisse, grâce à elle, récompenser les professeurs dociles et sanctionner les empêcheurs de manager en rond… Quant à la compétence «  Agir en éducateur responsable et selon des principes éthiques  », elle aura elle aussi à être précisée ! En quoi consiste cette responsabilité ? Quels sont ces principes éthiques ? Évaluer et récompenser l’éthique d’une personne, n’est-ce pas contraire… à toute éthique ? « C’est aux esclaves, non aux hommes libres, qu’on donne des récompenses pour leur bonne conduite  », dit Spinoza dans son Traité politique.

Autopromotion
Lors de «  bilans professionnels  », l’enseignant·e devra rédiger une description de son poste «  en contextualisant et personnalisant ses analyses  », sans oublier de vanter sa «  participation à la vie de l’établissement  » et son «  implication dans les relations de l’établissement avec son environnement  »… (environnement dont font partie, rappelons-le, les entreprises privées). Le but de cette autopromotion est clair : passer devant les collègues. Enseignant·e·s, vendez-vous bien, et montrez que vous valez mieux que les autres ! Il n’y aura pas de promotion pour tout le monde…

Quatre rancards avec l’inspecteur…
Les inspections ne se feraient plus de manière plus ou moins aléatoire. Elles se feraient à des occasions particulières, nommées «  rendez-vous de carrière  » : il y en aurait deux lors d’un avancement d’échelon (entre le 6e et le 7e, puis entre le 8e et le 9e), et deux autres lors du changement de grade (passage de la classe normale à la hors-classe, puis passage de la hors-classe à un nouveau troisième grade, la «  classe exceptionnelle  »… réservée à 10 % des enseignants !). Si nous ne sommes que 30 % à être excellent·e·s, nous ne sommes plus que 10 % à être exceptionnel·le·s !

Rémunérations : on est toujours loin du compte !
Le gel du point d’indice des fonctionnaires entre 2010 et 2016 n’a pas «  gelé  » notre pouvoir d’achat, il l’a diminué, puisque pendant que les salaires stagnaient, les prix augmentaient. On évalue généralement cette baisse du pouvoir d’achat entre 7 et 8 %. Sans entrer dans le détail de la rémunération prévue par ce projet (d’autres organisations syndicales feront cela mieux que nous), on peut dire que la «  revalorisation salariale  » reste une promesse (électorale ?) plus qu’une réalité. Ne parlons pas de la rémunération des enseignants non-titulaires, ni de leur titularisation… Rappelons seulement que SUD éducation défend la titularisation sans condition de concours ni de nationalité pour tou·te·s les non-titulaires.

SUD éducation s’oppose à toute forme d’évaluation hiérarchique des enseignant·e·s. Nous défendons une concertation entre pairs, qui seule permet de faire face aux difficultés auxquelles nous sommes inévitablement confronté·e·s.
Mais avec un tel projet d’évaluation, on se rapproche encore un peu plus du vieux rêve libéral pour l’éducation : permettre aux chefs d’établissements et aux IEN de recruter eux-mêmes «  leurs  » enseignant·e·s, avec comme conséquences prévisibles une docilité accrue, des syndicats mis au pas, des recrutements arbitraires et du copinage, etc. : ce qu’on trouve trop souvent dans le secteur privé. Rappelons donc notre mot d’ordre :

L’école n’est pas une entreprise !


L’éducation n’est pas une marchandise !