Égalité

mardi 9 juin 2015
par  Sud éducation 66

Patrice Bégnana

La réforme du collège unique s’est faite au nom de l’égalité. La communication du gouvernement reliée par de vrais intellectuels a tourné autour de cet « élément de langage » comme disent les communicants. Le procédé est intéressant à analyser. Il consiste à répéter que les statistiques montrent que le système scolaire français est inégalitaire. Donc, il faut le rendre égalitaire. Ce qui est étrange, c’est que ce discours accompagne chaque « réforme » qui produit et renforce des inégalités. Une donnée statistique le montre : en 1969, avant le collège prétendument unique, 15 % des lauréats des concours des grandes écoles (Polytechnique, E.N.S., E.N.A.) venaient des couches populaires ; en 1989, après quelques réformes, dont celle du collège soi-disant unique, ils n’en restent plus que 8 %...

Examinons les mesures égalitaristes. Alors qu’un élève de sixième en 1972 avait 6 heures de français dont 3 dans une classe dédoublée, ce qui permettait pour le professeur de français d’avoir deux classes de sixième, de connaître ses élèves, de pouvoir s’occuper de chacun, celui de 2016 verra son horaire de français de 4,5 heures amputé pour cause d’EPI (http://www.service-public.fr/actualites/007940.html). Combien de classes aura-t-il ? Bien évidemment, tout dépendra de la part modulable de l’emploi du temps. L’élève pourra ainsi avoir deux professeurs de français qui ne le connaîtront pas vraiment étant donné la faiblesse de l’horaire, étant donné surtout la multiplication des tâches diverses qu’ils devront remplir. Comment l’élève venant d’un milieu social défavorisé rattrapera-t-il les cours particuliers que recevra son homologue dont les parents, universitaires de « gôches », donneront à leur enfant ? La réforme n’en dit rien.
Dorénavant, le latin et le grec ne seront pas supprimés, ce qui était le projet initial. Mais tout le monde pourra en faire. À la condition que l’établissement autonome, c’est-à-dire le chef d’établissement, le décide et propose l’EPI qui va avec cet enseignement de complément qui devra trouver des heures sur d’autres disciplines. Répétons que la mise en concurrence des disciplines et donc des collègues nuit au travail en commun. Crions que le travail sous la férule du chef d’établissement est tout sauf pédagogique, qu’elle n’est en aucun cas une mesure d’autonomie mais bien au contraire de renforcement de la hiérarchie et de la coercition. Que pèsera l’unique professeur de lettres classiques dans les collèges où il y en aura un ?

La seconde langue commencera en cinquième puisque la première commencera au CP. Donc, il fallait supprimer les classes où des élèves apprennent deux langues dès la sixième. L’argument ne manque pas de sel. Dans ces classes, il y aurait un peu plus de 30 % d’enfants des classes favorisées contre un peu plus de 20 % dans les autres. Alors qu’il suffit que l’option ne serve pas à constituer des classes – ce qu’une simple circulaire peut interdire – on supprime une mesure qui souvent, servait à maintenir une certaine mixité sociale, non dans les classes il est vrai, mais au moins dans les collèges.

Quant aux fameux EPI, leur liste à la Prévert, le flou concernant leur sens prétendument concret, leur motif : la lutte contre l’ennui – comme si l’interdisciplinarité et des thèmes aussi passionnant que : développement durable ; sciences et société ; corps, santé et sécurité ; information, communication, citoyenneté ; culture et création artistiques ; monde économique et professionnel ; langues et cultures de l’Antiquité ; langues et cultures régionales et étrangères, étaient des remèdes à l’ennui – laissent augurer le pire. Interdisciplinarité décrétée, imposée, saupoudrée, elle repose sur l’idée d’utiliser des connaissances acquises par ailleurs alors justement que les horaires disciplinaires sont diminuées. Et surtout, dans la mesure où l’élève doit en suivre six sur huit, dans la mesure où chaque collège est autonome, rien n’interdit – bien au contraire – que se reconstituent les classes de tri social. Mieux ! Tout encourage à le faire sous le couvert… d’égalité.

Dans le même temps, l’enseignement privé plébiscite la réforme. Car l’autonomie des établissements lui permettra d’améliorer le tri social. Et là est le tour de passe-passe des partisans de la réforme. Ils acceptent sans discuter la présence d’un privé sous contrat, c’est-à-dire financé par l’argent des contribuables, y compris les plus pauvres qui payent la T.V.A. Dans les établissements sous contrat, le “quant-à-soi” est institutionnalisé par l’État. Comme par hasard, les sociologues et autres prétendus scientifiques de l’éducation, si prompts à dénoncer les inégalités dans le public et à fustiger les options sélectives, laissent dans l’ombre le véritable scandale.

On l’aura compris, ce collège light, bienveillant, distrayant, est le masque de la politique de renforcement et d’accroissement des inégalités que poursuivent les élites néolibérales depuis 1975. L’ancienne bourgeoisie était franchement élitiste et permettait à quelques enfants des classes populaires de l’intégrer en fournissant une culture classique à base de latin. Charles Péguy (1873-1914), orphelin de père dont la mère était rempailleuse, entra à l’École normale supérieure. Des Charles Péguy de nos jours sont impossibles. Car, la nouvelle élite néolibérale vise réellement à reconstituer les castes. Elle s’emploie à détruire tout enseignement émancipateur dans l’enseignement public en accroissant la concurrence entre les établissements, les disciplines, les professeurs qu’elle place sous la férule sans bienveillance d’une hiérarchie qui sait être brutale, comme l’a expérimenté Jean-François Chazerans à Poitiers. Elle prend aux pauvres pour financer l’école privée.

Quant à une école vraiment égalitaire, comment la société de chômage de masse, des milliardaires qui s’accaparent la richesse au milieu des centaines de millions de pauvres qui ont moins de deux dollars par jour pour vivre, voire des enfants qui n’ont ni eau ni électricité chez eux dans certains de nos quartiers de relégation, comment une telle société peut-elle prétendre la produire ?

Le combat contre ce collège inique n’est nullement rétrograde, conservateur ou réactionnaire. Il est la réaffirmation d’une éducation dont la vocation est l’émancipation.