CRISE DE TÊTE... PAS POUR TOUT LE MONDE !

samedi 14 mars 2009
par  Sud éducation 66

Par Francis Maury

La crise financière que traverse l’ensemble des pays ne doit pas servir de bouc émissaire à une vision politicienne très en vogue à l’heure actuelle : trouver des responsables et verbaliser autour de thèses proches du « story-telling » pour dédouaner l’action publique de toute responsabilité, pire, en faire une image de « chevalier blanc » qui tente de responsabiliser quelques méchants et obscurs acteurs.

Certes les banques ont, dans la décennie passée, prêté à tout crin sur des valeurs risquées et ont accumulé des risques qui se sont dernièrement transformés en pertes considérables. Les politiques publiques monétaires expansionnistes qui ont favorisé les phénomènes d’endettements n’ont rien à envier et sont bien plus graves que les quelques médiatiques « traders fous » que l’on accuse de tous les maux. L’Islande, au cinquième rang en terme de richesse par habitant (PIB) en septembre 2008, avec la croissance la plus importante de l’Union Européenne a bien failli faire faillite et personne ne peut affirmer que l’Islande est une banque.

Le modèle de croissance économique fondé sur l’endettement pour pallier la très faible croissance des salaires (voire une baisse) pour occulter la croissance des inégalités a favorisé la construction d’un système financier parallèle dont le seul but est de contourner la régulation internationale ; ladite régulation, principalement actée par des organismes de notations privés, a montré ses limites ; l’injection de liquidités à bas taux d’intérêts pour lutter contre la faiblesse des revenus de la grande majorité des salariés a finalement stimuler l’apparition de bulles spéculatives (financières) comme l’immobilier (« subprimes » aux Etats-Unis par exemple) ; le choix de doper les moteurs de croissance traditionnels est bien de nature institutionnelle, publique ; ce modèle de politique économique est porteur de valeurs autodestructrices (son autorégulation en a montré les limites). Plus grave et pervers, il combat la notion de répartition équitable des richesses ; d’après le Fonds Monétaire International (FMI), dans les pays membres du G7, la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) a baissé de 5,8 % entre 1983 et 2006. D’après la Commission européenne, au sein de l’Europe cette fois, cette part a chuté de 8,6 %. Et, en France, de 9,3 %. Toujours en France, le taux de distribution de dividendes aux actionnaires était, en 1980 pour 100 francs de salaires bruts versés aux salariés, les entreprises versaient 9 francs de dividendes aux actionnaires ; en 2003 pour 100 euros de salaires, les actionnaires se voient attribuer 26 euros de dividendes (La question salariale : quel partage des richesses ? Alpha Etudes, mai 2005) ; mais ce n’est pas assez ! Lors de son entretien télévisé du 03 février 2009, Nicolas Sarkozy a préconisé une modification de la répartition des profits plus favorable, selon lui, à l’entreprise et aux salariés, dans la mesure où les actionnaires seraient traités à égalité avec les autres partenaires et se contenteraient d’un tiers du profit. On le voit, ce n’est pas la peine d’atteindre les 33% pour que des dégâts se fassent sentir dans l’entreprise, par exemple lorsqu’elle s’endette pour financer le versement de dividendes. Suspendre la ristourne fiscale de 2 milliards d’euros accordée aux actionnaires en 2008 aurait peut-être fait désordre dans son camp ; en effet, quelle drôle de mentalité d’actionnaire qui prend des risques pour s’enrichir mais fait appel à l’Etat quand il perd ; et on veut nous faire croire (après le cadeau du bouclier fiscal) que celui-ci n’est pas complice… En 2007, selon les données de l’Insee, les bénéfices des sociétés non financières se partageaient, à 42% pour les actionnaires sous forme de dividendes et à 52% sous forme d’épargne de l’entreprise (c’est-à-dire soit sous forme d’autofinancement ou de réserves). La part de l’intéressement réservée aux salariés reste marginale à 5,5%. Un homme qui s’augmente de 206 % (Nicolas Sarkozy perçoit 250 302 euros bruts par an, soit 20 858 euros bruts par mois), qui soigne tant ses amis et demande aux Français de lui faire confiance face à la crise a, finalement, beaucoup d’humour. Mais il est vrai qu’il est encore au-dessous du salaire moyen d’un grand patron français : 383 000 €/mois... soit 310 mois de Smic ! Tel est le résultat d’une l’enquête du magazine Capital, effectuée sur les 50 patrons français les mieux payés en 2007 ; ils ne se sont augmenté que de 20% ; un bémol, cependant, ces rémunérations restent largement inférieures aux revenus que certains patrons ont tiré de leurs propres actions en Bourse. Ainsi, Bernard Arnault a touché 4,1 millions d’euros de salaire comme Pdg de LVMH, soit « une goutte d’eau » dans ses 376 millions d’euros de revenus, qui comprennent les dividendes touchés comme actionnaire principal du groupe de luxe. Dans ce classement des plus gros dividendes, François Pinault, fondateur du groupe de luxe et de distribution PPR, arrive deuxième avec 259 millions d’euros, devant Liliane Bettencourt, première actionnaire de L’Oréal, avec 256 millions d’euros.

Mais peut-être manque-t-il d’idées ? Pour mettre (enfin) en acte la reconnaissance de la valeur travail, si chère à notre omni-président : chez Renault par exemple, 1 % des dividendes des actionnaires suffirait à maintenir le salaire des 20 000 employés du constructeur, concernés par le chômage technique. C’est-y pabo ? On peut même lui trouver un nom « médiatique » : le bouclier ACTIOCHOMTECH.

En septembre 2008, Sarkozy nous disait « L’État ne peut pas donner l’argent qu’il n’a pas » et Fillon rajoutait : « La France est en état de faillite virtuelle ». Pourtant le gouvernement a trouvé 360 milliards d’euros pour les banques : cela représente 6 fois le budget de l’Education nationale. Tout un choix de société !

La méthode qui consiste à réduire les gens à la misère pour les contraindre à travailler manque singulièrement d’originalité, et pourtant, ça marche ! ! ! En France, 3,5 millions d’allocataires des minima sociaux (6 millions de personnes qui en vivent). Avec un RMI à 433 euros pour une personne seule, on parle bien de misère. Le nombre des personnes touchant le RMI a été multiplié par deux de 1990 à 2005. Toujours plus de misère donc, et pas moins de chômeurs.

L’arnaque du Smic : comme son nom l’indique, le salaire est minimum, donc un salaire d’embauche, sans ancienneté ni qualification. Les salariés embauchés au Smic (sans ancienneté ni qualification préalable) ne devraient pas y rester. Or, la proportion de salariés payés au Smic n’a cessé d’augmenter pour atteindre près d’un sur six : cette tendance a été encouragée par la politique d’exonération des cotisations sur les bas salaires qui, si elle n’a été d’aucune efficacité pour diminuer le chômage, a en revanche largement contribué à coller les salaires au niveau du Smic. En outre, le chantage au chômage aidant, les salaires réels ont stagné : le revenu salarial net n’a pratiquement pas augmenté depuis ces vingt-cinq dernières années (Les Echos, 30 novembre 2007).

La « flexibilité » aussi a fait plonger les salaires, en les rendant plus irréguliers. Depuis 1980, la proportion du temps partiel est passée de 6 % à 18 %, et celle des autres formes d’emploi atypique (intermittence, intérim, etc.) de 17 % à 31 % du salariat. Ce sont d’ailleurs ces dernières catégories qui explosent dans les chiffres du chômage de janvier 2009, confirmant ainsi leur fonction essentielle de variables d’ajustement.

Dans notre société, la distribution des revenus est l’origine des moyens d’existence ; pour réduire les écarts de richesse et construire une société solidaire, il faut revoir la distribution des revenus sur la base des principes d’équité, de rationalité et de partage ; l’assurance d’un partage rationnel du développement social, culturel et économique entre toute la population est un moteur de progrès. Notre société tolère l’existence des écarts de richesse, mais ceux-ci doivent être parfaitement maintenus dans des limites qui soient acceptables pour chaque catégorie sociale. Et elles ne le sont plus !

Pendant ce temps, 2% de l’humanité détiennent la moitié du patrimoine des ménages tandis que la moitié de la population mondiale en détient 1%, selon une étude des Nations Unies publiée en 2005 ; en 2008, la même organisation internationale nous informe qu’1% des personnes les plus riches de la planète en possèdent 40%. Braves gens, à vos calculettes !